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  • Les bénéfices du doute, en matière de création
  • En attendant… Godot?
  • Les sirènes
  • Je ne sais pas
  • Les délices de la maladresse
  • Tout perdre
  • Juste. Simplement juste
  • Peinture / peau / regard
  • Le pinceau et le tir à l'arc zen


Les bénéfices du doute, en matière de création

Lorsque je doute, un interstice s'ouvre dans ma production: quel inconfort…
Le confort est un piège. Il évite l'angoisse, c'est certain. Mais il évite aussi la satisfaction…

Lorsque le geste est sûr, la certitude du résultat est sécurisante, mais si rien n'échappe à la maîtrise, il n'y a pas de surprise, pas d'interstice, pas de vibration, pas de jubilation, pas de vie.
Il y a aussi dans la bouche un goût amer, car on sait que l'on s'est amputé d'une partie vivante de soi-même.
Rester dans ce marasme, on le sent bien, c'est au moins une petite mort: l'anesthésie progressive, la distance de plus en plus grande avec soi-même, l'insatisfaction qui monte et étouffe…

Pour se sentir à nouveau vivant, on doit se remettre en route. Risquer de tomber, risquer le ridicule, de se perdre, risquer de prendre de grandes claques, de s'éloigner de ses semblables, risquer le tout pour le tout. On doit braver le regard d'autrui qui implore de ne pas quitter le connu. Se mettre en danger.
Mais qu'est-ce que le danger, finalement? Qu'y a-t-il de si périlleux à quitter les terrains familiers pour en défricher de nouveaux? Sans doute est-ce la profondeur de l'investissement. Plonger corps et âme dans une création, se battre jusqu'à ce que quelque chose de juste et vrai se fasse jour.
Le danger, c'est qu'une part encore inconnue de soi émerge, et que nous ayons à la voir et la faire voir.

Pour moi, les critères sont simples, finalement. Lorsque je crée la peur au ventre, c'est que quelque chose de vrai va se passer. C'est le vivant.
Lorsque la crainte de tout abîmer me fait rester prudente, c'est que je suis en train de figer, de freiner pour rester dans le connu. C'est le mort.

Là, il n'y a qu'une chose à faire: trancher dans le vif pour réinjecter de la vie, aussi contradictoire que cela puisse paraître.

En attendant… Godot ?

Dès qu'intervient ma volonté, rien ne va plus.
Les gestes que je connais sont sûrs d'eux, mais laissent des traces mièvres, creuses, fausses, prétentieuses, ampoulées, je hais les voir sur le papier.

J'aime tellement mieux les gestes que je ne connais pas: ils sont pleins d'inquiétude, suspendus au bord du vide, mais laissent des traces qui me parlent, m'émerveillent, qui sont sensibles, profondes, simples ou complexes, mais justes, nouvelles…

Le drame c'est qu'ils viennent un peu quand ils le veulent – et surtout quand je ne les attends pas.

Moins je suis juste, moins ça va, plus je m'énerve… A un certain point d'énervement, parfois, la justesse revient en force (c'est le cas de le dire): ça explose. Parfois, ce point d'énervement, il est haut. Très, très haut… Si haut qu'il monte encore et que je peine à en atteindre le sommet.
J'attends…
Puis je renonce. Ces jours-là, ce n'est pas l'explosion de colère qui mènera vers la sortie. Désespoir. A quoi bon. Tout arrêter. M'asseoir dans le canapé et manger des biscuits.

Alors, prendre une nouvelle feuille. Il arrive que le désespoir soit une trace blanche sur fond blanc. Puis une autre trace, qui commence à contraster. Alors, je me sens recommencer à exister. Puis des traits fins, entrelacés. Au fil des traits, je réapparais. Epuisée, essorée, enfin calmée.

Les sirènes

Là où j'ai le plus besoin de souffle, en créant, c'est pour développer des stratégies qui m'évitent de penser pendant que je peins…

Éviter d'écouter la petite voix paresseuse qui dit: "fais comme l'autre jour, souviens-toi, ça avait bien marché…". Avec violence, l'écrabouiller avec un carnet de croquis.
Éviter d'écouter l'autre petite voix anxieuse qui dit: "mais tu es sûre que tu vas y arriver? Oh là là, regarde, c'est mal parti… Fais donc attention!". Hausser les épaules et lui tirer la langue.
Éviter d'écouter la troisième petite voix distraite qui dit: "allez, de toute façon, tu t'en fous…". La chasser du revers de la main et être pleinement dans le présent.
Évidemment, plus la peinture que j'entreprends est gande, plus le travail est long, plus j'ai de chances de succomber aux chants tentateurs en route: j'ai enfin compris ce qu'étaient les sirènes…

Le champ de bataille est alors vaste, et les rangs serrés de mes petites voix ne me font pas de cadeau. En combattante plus ou moins aguerrie, je ferraille du pinceau, de la plume et du crayon jusqu'à l'épuisement de l'une des deux parties…

Si c'est moi qui succombe, la partie est perdue pour la journée, il me faudra reprendre le combat un autre jour.

Si ce sont mes petites voix qui ont fini par se taire, ma peinture est finie. Enfin!

Je ne sais pas

Quand je trace je ne sais pas. Je sens.
Et puis après ça me parle.
Je ressens ce que ça me dit.
Je le trace. Ça me parle encore.
Et ainsi de suite.
En cercle.
Infini.

Jusqu'à ce que ce soit fini.

Les délices de la maladresse

Bien sûr, la maladresse est pour moi une manière de refuser le «culturellement correct», l'acquis, l'appris, le bienséant.

Mais elle est bien plus.

Lorsque je ne suis plus préoccupée de la façon dont je vais tracer mon trait, ma forme, je suis juste à l'écoute, comme le stylet d'un sismographe posé sur le papier, prêt à enregistrer les plus légers tremblements de la terre – ou ses colères.

Le trait ne m'appartient plus. Il est là, se déroule au fur et à mesure qu'il se trace., plus ou moins rapidement, légèrement. Je suis plus motrice qu'actrice, et même spectatrice. Et lorsque j'interviens pour diriger le trait, c'est pour tout ravager.

Il ne s'agit pas de dessin automatique. Je ne suis pas en état de semi-conscience, d'alter-conscience ou que sais-je. Je suis pleinement présente à moi-même, au monde. En hyper sensibilité., plutôt.

J'éprouve un plaisir immense à cette acuité de la conscience inaltérée par la volonté, lorsqu'elle advient…

Lorsque je reconnais une forme, j'arrête mon trait – du moins j'essaie. Il ne sait pas, lui, qu'il y a une forme. Laisser apparaître une forme, c'est tuer toutes les autres. Les lectures s'empilent sur les dessins, lorsqu'ils sont réussis: celle de l'instant, celles que j'ai refusées, celles que j'ai avec de plus en plus de recul dans le temps.

La première fois que j'ai découvert les délices de la maladresse, c'était en même temps que ma découverte du dessin sur ordinateur. A la souris, sur des fonds grossièrment texturés, je traçais des lignes qui m'évoquaient des animaux fantastiques, que jamais je n'aurais dessiné avec un outil maîtrisé. Un monde magique prenait forme, grâce à mon manque de contrôle.

J'ai immédiatement pensé aux peintures rupestres, à leur grâce et à leur sensibilité – que j'étais loin d'égaler avec ma souris, fruit du labeur de tant de cerveaux et de technologie… Et j'ai compris comment l'homme de ces temps anciens avait pu être fasciné à la fois par les reliefs de ces grottes, changeants au gré de la lumière des torches, puis de la puissance qu'un trait pouvait apporter à un relief, en lui donnant vie.

Toutes proportions gardées, cette impression de magie persiste pour moi, lorsque le trait que j'ai laissé se poser sur le papier est juste et sensible. Lorsque je suis émue de ce trait, quelque chose de plus grand que moi s'est passé.

Tout perdre

Il a déjà fallu que je perde la maîtrise technique, pour pouvoir m'approcher d'un geste un tant soit peu juste.

Au bout d'un moment, ce qui prend forme malgré moi dans ce geste juste devient technique, découverte plastique, tic d'écriture… et tout est à recommencer.

Va-t-il falloir que je perde le sens de la vue?

Je suis encombrée.

Je trimballe le beau, le culturel, l'estampillé esthétiquement correct – comme des boulets. J'en ai à chaque pied.

Juste. Simplement juste.

Et comment fait-on?

Je ne sais plus.

Peinture / peau / regard

A certains moments, je suis comme amoureuse de ce que je suis en train de peindre. Un pincement au cœur.

S'agit-il d''orgueil? Je ne crois pas. Dans ces moments je ne porte pas sur ma peinture ce regard extérieur qui dirait «c'est géniaaaal ce que tu fais…». D'autant que je suis loin de le penser!

C'est plutôt un vrai sentiment amoureux, une sorte de plaisir sensuel du geste, de la matière et du regard mélangés.

A ce moment, lorsque ce gargouillis se fait sentir, ce n'est pas forcément fini. Mais cette couche-là est juste.

A d'autres moments, des sentiments plus sombres. Mais tant qu'il y a é-motion, mouvements internes en accord avec les mouvements externes, c'est juste, ça me parle et ça me va.

Lorsque c'est mort – froid, formel, appris, culturellement correct ou que sais-je – je me bats. Je bataille jusqu'à en découvrir la chair. Et quel qu'en soit l'état, de cette chair – meurtrie, caressée, sanguinolente, arrachée, voluptueuse – je suis soulagée lorsque je la trouve enfin.

Le pinceau et le tir à l'arc zen

J'ai toujours été fascinée par le tir à l'arc zen.
Je suis l'arc, je suis la flèche, je suis la cible…

Concentration, le geste juste, et hop… dans le mille.

J'aimerais faire de même en peinture.
Rarement, j'y parviens.

Parfois, mon attention est trop concentrée sur la cible – l'aspect final de ma peinture – et je tire complètement à côté.
D'autres fois, je me focalise trop sur mon geste, sans confiance, en souci de ce qu'il va produire. A côté aussi.
D'autres fois encore, je ne suis ni dans le geste, ni dans la sensibilité du matériau, ni dans ce que je vois se produire. Evidemment raté.

Lorsque j'arrive à être concentrée mais légère, simple, sans vouloir… Ce qui se produit est simplement juste et ne m'appartient plus.